Une relation avec le site ?

Par Guy Desgrandchamps

Architecte du patrimoine il exerce en Haute-Savoie. Parallèlement, il enseigne le projet à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Belleville. Son parcours l'a amené à rencontrer régulièrement Henry Jacques Le Même à partir des années 1980 et à s’intéresser à sa pratique architecturale. Depuis 2010, Guy Desgrandchamps est architecte conseil à Megève.

De façon plus excentrée, plus géographique aussi, véritable sentinelle placée sur la route du Mont d’Arbois, aisément remarquable par le promeneur ou l’habitant, Le Hameau, collège d’altitude réalisé par Le Même en 1931-35, exploite cette position dominante, et projette dans la pente une rotonde ajourée d’une grande baie circulaire ouverte sur le panorama. Une photo célèbre, prise au cours du chantier, le montre en pull-over observant la vue en vérificateur des enjeux posés par le projet.

A partir d’un thème architectural contemporain et voisin du geste opéré par l’architecte genevois Maurice Braillard pour la gare supérieure du téléphérique du Salève (1931), le projet « construit le territoire », anticipant certains propos théoriques ultérieurs : l’édifice, par la figure qu’il inscrit dans le site, se propose d’ « annoter le palimpseste géographique, le modifier dans le sens d’une clarification. »

Aujourd’hui, en le regardant encore, ce bâtiment sait nous dire où nous sommes ; de manière implicite il aide à se situer, à clarifier sa propre place dans le territoire. D’une certaine façon, dans le cas de l’architecture de Le Même, le programme et les recherches liées à la matérialité (avec de très nombreux détails grandeur nature), s’offrent comme des entrées en matière plus fructueuses que l’argument singulier du lieu, tel qu’il fut analysé ultérieurement par K. Frampton à partir de travaux d’architectes tels que J. Utzon, M. Botta ou A. Siza, pour ne citer que quelques figures emblématiques. Pour illustrer ce point, je souhaiterais m’appuyer sur l’exemple des trois chalets réalisés par Le Même au pied de la montée du Calvaire, en direction du Mont d’Arbois, l’Ombre blanche (1938-39), le Cairn (1941-43), le Sarto (1941-43).

Sur ce plateau qui domine le centre, à l’époque vierge de toute construction et végétation, Le Même édifie sur des terrains mitoyens et en un laps de temps assez court (cinq ans), trois chalets du skieur qui interrogent moins la relation avec le site, qu’ils ne sont des objets d’expérimentation du programme, de la forme et des éléments archétypiques (socle, élévation, toiture). Certes l’orientation solaire ou la vue sur les massifs montagneux sont des composantes essentielles de la réflexion.

Par contre pour le reste tout diffère : la pente, le type et la nature des toitures qui couvrent le comble, l’organisation du plan, la matérialité et le sens du soubassement, le principe des baies, les décors mis en oeuvre, la façon de gérer les éléments « traditionnels » tels que balcon ou avanttoit, jusqu’à la mise en oeuvre des matériaux qui se présente elle-même comme un laboratoire de recherche ouverte sur le bois, la pierre, les enduits, le métal, etc. Le souvenir d’une visite faite à Théa Le Même, peu de temps après la mort de son mari en 1997, permet de suggérer un développement possible.

Nous étions dans la bibliothèque et regardions ensemble les ouvrages et documents rassemblés. Parmi ceux-ci il y avait plusieurs chemises ou notes ayant trait à des participations (dans l’entre-deux-guerres) à des rencontres, colloques, autour des traditions régionales, populaires et folkloriques, comme on les appelait alors. Cet architecte entourait donc son travail formel d’un intérêt pour les questions ethnographiques sous-jacentes à ses démarches architecturales.

Il semble qu’il y ait là la matière d’une interrogation propre à Henry Jacques Le Même, une approche qui privilégie moins le site en tant que réalité physique particulière, qu’elle n’envisage la situation comme un environnement, comme un ensemble ouvert de données à organiser par le projet. Cette considération permet peut-être d’examiner son travail autrement que par le seul filtre du style régional et de donner à certaines de ses recherches une forme de permanence ?

Collège le Hameau, fin des années 1930 Megève (74)
Collège le Hameau, fin des années 1930 Megève (74)
De gauche à droite : Chalets du skieurs l’Ombre blanche, le Sarto et le Cairn, milieu des années 1940 – Plateau du Calvaire à Megève (74)
De gauche à droite : Chalets du skieurs l’Ombre blanche, le Sarto et le Cairn, milieu des années 1940 – Plateau du Calvaire à Megève (74)
H. J. Le Même à la fenêtre de la rotonde ajourée du collège Le Hameau lors de sa construction, 1935 – Megève (74)
H. J. Le Même à la fenêtre de la rotonde ajourée du collège Le Hameau lors de sa construction, 1935 – Megève (74)

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