Le Même, un architecte précis et prolifique

Entretien avec Jean-Paul Brusson

Architecte, aujourd'hui à la retraite, il a exercé sa profession au pays du Mont-Blanc. En 1993, il soutient une thèse à l’Institut de géographie alpine à Grenoble. Dans les années 1990 il enseigne à l'Institut d’architecture de l’université de Genève. Son parcours l’a amené à s’intéresser à l’architecte Henry Jaques Le Même et à le rencontrer à de multiples reprises.

Vue perspective de la grande salle de bains, chalet du skieur pour Angèle de Bourbon, 1928 – Megève (74)
Vue perspective de la grande salle de bains, chalet du skieur pour Angèle de Bourbon, 1928 – Megève (74)

M. Manin Comment avez-vous rencontré Henry Jacques Le Même ?
J-P. Brusson Étant architecte et habitant à proximité de chez Le Même, il m’était difficile de ne pas avoir envie de le rencontrer. Il était pour moi, comme pour tous les confrères locaux, le grand architecte de la région. Mon diplôme en poche, j’ai repris l’agence d’un confrère à Sallanches, Stephane Weber qui était de la même génération que Le Même. C’est lui qui m’a accompagné pour lui rendre visite. Quand j’ai rencontré Le Même pour la première fois, au milieu des années 1980, il venait juste de terminer le chalet pour Marcel Dassault et avait cessé son activité. Il nous a reçus dans sa maison atelier et nous avons discuté de sa carrière.

M. M. L’avez-vous revu ensuite ?
J-P. B. Après cette première rencontre, je suis revenu vers lui dans les années 1990. J’avais une plus ample expérience de la pratique du métier d’architecte et en même temps j’enseignais. Mes travaux me portaient vers des questions relatives à la géographie, à la montagne et au lieu. L’expérience de Le Même m’intéressait et je souhaitais mieux connaître sa démarche. Pendant plusieurs années jusqu’à son décès en 1997, je suis allé régulièrement chez lui pour classer ses archives. J’ai trié ses dossiers, ses revues et photographies, ce qui m’a donné la possibilité d’aller au plus près de son oeuvre. Tous ses dossiers étaient là, intacts, 1000 dossiers beiges à sangle de toile…

J’ai aussi répertorié les revues, ouvrages ou brochures dans lesquels avaient été publiés des photographies et articles sur sa production, ou des parutions où son nom était cité. Il était lui-même étonné de voir que nous arrivions à plus de 300 références. C’est lors de ces nombreuses séances de travail que j’ai enregistré nos discussions et entretiens informels.

M. M. Pourquoi avoir enregistré vos discussions et de quoi vous parlait-il ?
J-P. B.. J’avais déjà fait des travaux d’ethnologie et d’enquête qui utilisent des techniques d’enregistrement de la parole et j’avais gardé cette habitude d’emmener toujours avec moi un magnétophone. Il aimait beaucoup parler de ses projets et ceci pendant des heures. Il s’exprimait très bien et avait une grande culture. Trouvant son discours intéressant je lui ai proposé d’enregistrer nos conversations. Il avait plus de 90 ans mais même âgé il était présent, l’esprit toujours en éveil et curieux. Il aimait parler de sa vie d’architecte, de sa carrière passée mais également de l’architecture contemporaine.
Il parlait de tout cela avec beaucoup de pertinence, d’attention et de précision, conscient de l’oeuvre importante qu’il avait accomplie et des hommes de grand talent qu’il avait eu la joie de rencontrer et qui l’avaient formé. Il détestait ce qu’il appelait le faux-vieux. Je l’ai vu s’apitoyer sur un dessin de façade néo-rustique en disant « ce n’est pas avec des tas de bois contre les murs et des géraniums que l’on fait de l’architecture… » Je suis toujours très heureux de réentendre ces enregistrements, et l’accent particulier, si particulier de Le Même.

 

M. M. Qu’est-ce qui vous semblait singulier dans la pratique architecturale de Le Même lorsqu’il vous racontait son expérience ? Dans la conception du projet ?
J-P. B. Il avait hérité de sa formation la capacité de produire de nombreuses esquisses sur le même sujet, il était très prolifique. Pour chaque projet, il étudiait spontanément plusieurs solutions possibles. Quand il avait à faire un calepinage de sol, en carreaux de grès cérame de dimension 10×10 cm, les dessinateurs faisaient deux ou trois calques différents chacun, et tout cela au crayon graffite. Pour eux ce n’était pas un dessin bête d’exécutant, il fallait réfléchir et réussir à produire de manière féconde. Dans l’agence on travaillait comme ça, à la manière de Le Même, qui passait encore beaucoup de temps à la table à dessin.
Pour avoir des études les plus précises possibles, Le Même dessinait les détails à « échelle grandeur », c’est à dire grandeur nature. Il s’était formé au détail chez Ruhlmann. Quand il s’agissait de faire un meuble, il connaissait les techniques et les assemblages. En arrivant en Haute-Savoie, à défaut de trouver des artisans formés, il leur a appris des détails de menuiserie, des choses fines, subtiles, solides, correctes, une attention à l’assemblage et à l’esthétique du meuble. Avec le détail « échelle grandeur » l’artisan ne pouvait pas se tromper.

Chantier de la villa de M. Rodier, en collaboration avec P. Abraham architecte, milieu des années 1930 – Saint-Cloud (92)
Chantier de la villa de M. Rodier, en collaboration avec P. braham architecte, milieu des années 1930 – Saint-Cloud (92)

M. M. Qu’est ce qui vous semblait singulier dans la mise en oeuvre du projet ?
J-P. B. Pour les chalets du skieur, la mise au point des avant-projets donnait lieu à de nombreux échanges par courrier avec les clients. Parfois la construction démarrait avant que le projet ne soit complètement détaillé ; il poursuivait en parallèle du chantier l’étude des détails intérieurs, ce qui montre combien ses clients avaient confiance en lui.
C’est lui aussi qui gérait l’enveloppe globale du projet, et ça se passait très bien. Il s’est d’ailleurs toujours battu pour ne pas dépasser le budget global de ses clients. Que le client soit modeste ou fortuné. Sur le chantier, il avait l’oeil du maître, et tout le monde filait doux ! Il vérifiait les cheminées en mettant à brûler une poignée d’herbe, ce qui permettait de se rendre compte très rapidement si la cheminée tirait ou pas.
Dans les années 1930, en cette période d’intense activité de la construction à Megève, il n’était pas rare de voir une entreprise travailler sur plusieurs chantiers de Le Même à la fois. Un jour l’artisan qui devait enchaîner deux réunions de chantier successives avait déplacé ses ouvriers d’un chalet à l’autre, en catimini et à toute vitesse. Le Même n’était pas dupe : « Alors, ce n’est plus le même théatre, mais ce sont toujours les mêmes acteurs !« 

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