Protéger une architecture patrimoniale : un défi

Par Johanna Trossat

Avant son premier reportage, il y a 17 ans, portant sur le chalet du skieur, l’architecture attirait Johanna Trossat, mais surtout l’art déco et son mobilier, Franck Lloyd Wright et Le Corbusier. Sa rencontre avec Théa et Henry Jacques Le Même a aiguisé sa curiosité. Dès lors, elle s'est intéressée à son travail, à son oeuvre qu'elle n’a eu de cesse de redécouvrir. Elle vit à Megève depuis de nombreuses années et peut apprécier chaque fois que l’occasion se présente, les réalisations de cet architecte de génie. Journaliste passionnée d’architecture, elle écrit notamment, pour le magazine Architecture Bois.

Il y a près d’un siècle, un architecte fraîchement diplômé venait s’installer à Megève. Inscrit dans une dynamique novatrice, toujours renouvelée, il allait imposer son style avec le chalet du skieur. Henry Jacques Le Même, a connu en son temps nombre d’adeptes, ou de détracteurs préférant ce que l’architecte appelait du “faux vieux”. À Megève nombreux sont les architectes a être passés dans ses bureaux installés dans la bâtisse ocre rouge au pied du Calvaire. D’aucun l’appelleront le “blockhaus” tant sa couleur et son vocabulaire de façade, où se lit la modernité, sont loin des standards de ce village de montagne.

Reconnaissant l’oeuvre novatrice de cet architecte entré vivant dans la légende, une nouvelle génération veut aujourd’hui poser son empreinte sur l’architecture de montagne, voire rompre avec le style Le Même.

Certes l’architecture Le Même, celle qui se reconnait mais ne se ressemble pas, n’a pas rencontré que des succès. Bien qu’encensé à l’aube de sa disparition, professionnels et publics ont toujours des difficultés à accepter le type d’architecture Le Même.

Plus de dix ans après sa disparition, en dépit de l’inscription d’une partie de son travail colossal aux Monuments historiques, nombreux sont ceux qui n’hésitent pas à démolir ses réalisations pour reconstruire leur vision du vivre en montagne. Étrange paradoxe lorsque de plus en plus d’annonces immobilières précisent “Chalet Le Même”.

Pour palier à ces démolitions, la commune de Megève, où a vécu l’inventeur du chalet du skieur pendant près de 80 ans, a fait dresser un inventaire, soit 280 logements, et réactivé récemment l’obligation de fournir un permis de démolir afin de préserver ce patrimoine architectural. Elle s’est de plus adjoint le regard d’un architecte conseil du CAUE.

Chalet du skieur la Sauvagine, fin des années 1930 – Megève (74)
Chalet du skieur la Sauvagine, fin des années 1930 – Megève (74)
Vue perspective du vestibule de la maison-atelier d’Henry Jacques Le Même, fin des années 1920 – Megève (74)
Vue perspective du vestibule de la maison-atelier d’Henry Jacques Le Même, fin des années 1920 – Megève (74)

Comment rénover l’architecture de Le Même ?

 

Des cabinets d’architecture sensibles au travail de détails dont le Même faisait preuve s’attèlent à restaurer les chalets qui leurs sont confiés dans l’esprit Le Même.

Cette démarche n’en reste pas moins marginale, car difficile à mettre en oeuvre. Certains s’appliquent à conserver l’enveloppe, opérant une meilleure isolation, mais repensent des intérieurs que leurs clients veulent plus spacieux.

Lors des dépôts de permis, les architectes se retrouvent entre le marteau et l’enclume : la demande du client, la pression foncière du territoire, l’étalage du luxe, le snobisme, le goût d’une modernité contemporaine, ne jouent pas en faveur de cette architecture pourtant si actuelle.

Le Bureau Art Project de Megève et notamment les architectes Jan Horodecki et Sylvie Fagé ont réhabilité le Grand Paradis, une des réalisations Le Même.

“C’était un travail de longue haleine, mené dans les règles de l’art avec une rigueur et un sens aigu du détail, digne du créateur du chalet du skieur. C’était le choix de notre client. Aujourd’hui, les goûts et les besoins ont changé. Nous sommes régulièrement sollicités pour intervenir sur les chalets Le Même, mais les procédures administratives sont devenues compliquées “

témoigne la jeune architecte. La demande s’affirme avec une salle de bain par chambre, des cuisines ouvertes, un cadre épuré, des parquets, etc. Des contraintes qui viennent s’ajouter à toute la panoplie des réglementations thermiques.

 Une architecture patrimoniale

Le Même, dont les réalisations sont aujourd’hui reconnues comme entrant dans les éléments essentiels du patrimoine du XXe siècle en Rhône-Alpes, refusera sa vie durant de quitter Megève pour s’installer à Paris en dépit de projets qui l’appelaient à l’extérieur de son territoire adoptif. l’architecte Albert Laprade qualifiera d’ailleurs cet architecte de génie, de “perpétuel inventeur, exemple de ces hommes de l’art “complet” qui sont à la fois architectes, urbanistes, ensembliers, décorateurs, dessinateurs.”

Sa propre demeure située au pied du Calvaire, inspirée de Le Corbusier, célèbre cet esprit nouveau : volumétrie épurée, absence de soubassement et de couronnement, proportion des percements, finesse des garde-corps, grands balcons au sud, gros crépi tyrolien de couleur ocre-rouge, vastes espaces traversants pour le salon et la salle à manger, portes d’entrées, menuiseries et escaliers soignés, sols en grès cérame et granito conçus comme des tapis inaltérables, boiseries, mobiliers intégrés. Une architecture représentative d’une époque, comme le fût la réalisation de l’hôtel Albert 1er, dont le toit terrasse sera remplacé par un toit deux pans.

“Lorsque j’arrivais à Megève, j’étais évidemment sous influence de Le Corbusier dont je venais de lire le célèbre ouvrage Vers une architecture récemment paru. Pour ma propre maison, il me semblait donc logique de choisir la solution de la toiture terrasse en cuvette préconisée par Le Corbusier dans son Almanach d’architecture moderne” (Henry Jacques Le Même).

Récemment vendue, cette demeure patrimoniale fait l’objet de nombreux travaux. l’enveloppe reste sensiblement identique alors que les intérieurs ont quant à eux vraisemblablement été transformés. Le mobilier créé par Le Même qui était dans les hôtels et les chalets a, la plupart du temps, été vendu et se retrouve sur le marché et chez les antiquaires à prix d’or.

Chalet du skieur Ombre blanche, fin des années 1930 – Megève (74)
Chalet du skieur Ombre blanche, fin des années 1930 – Megève (74)

Des équipements, des écoles

À l’issue de la seconde guerre mondiale, Henry Jacques Le Même édifiera de nombreux établissements scolaires et équipements publics dans les Alpes. Il fut d’ailleurs à Megève l’architecte du cinéma le Panoramic, dont on fêtait en 2011 le cinquantième anniversaire, à l’instar du complexe scolaire public maternelle et primaire qui restera “anonyme” pendant plusieurs décennies avant de se voir baptisé du nom de son concepteur en juin 2011.

Architecte de plus de 200 chalets à Megève, son travail contribue à donner au village une identité visuelle qui souligne la définition de l’habitation individuelle en montagne dans la première moitié du XXe siècle. En 1995, quand il reçoit la distinction honorifique de Commandeur dans l’ordre des Sciences des Arts et des Lettres, Henry Jacques Le Même, déclarera :

“Je crois pouvoir avouer en toute honnêteté que je le mérite bien. Depuis quatre ans, on ne cesse de m’encenser, de me redécouvrir et on admire ce que j’ai réalisé il y a soixante ans. J’ai fait un travail consciencieux et constamment varié…”

©2017 CAUE DE HAUTE-SAVOIE.

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